La dette française : on y voit enfin clair
3 595 milliards d'euros : comment l'État emprunte, à qui il doit cet argent, et pourquoi la dette grimpe depuis 1974. Les vrais chiffres, sans jargon.
On entend des chiffres énormes partout : 3 595 milliards d'euros, 52 000 € par habitant… sans jamais vraiment comprendre ce qu'ils veulent dire. Comment l'État emprunte-t-il ? À qui doit-il cet argent ? Et pourquoi la dette grimpe-t-elle depuis cinquante ans ? Voici les réponses, chiffres à l'appui.
Chiffres arrêtés au 30 septembre 2026.
Dette publique
3 595,5 Md€
en hausse de 59,6 Md€ sur un trimestre
Source : Insee · T2 2026
Dette publique / PIB
119,0 %
en hausse de 1,5 pt sur un trimestre
Source : Insee · T2 2026
Détenue par des non-résidents
57,5 %
Source : Agence France Trésor · T1 2026
La dette, c'est quoi exactement ?
La dette publique, c'est l'ensemble des emprunts contractés par l'État, les collectivités locales et la Sécurité sociale, et pas encore remboursés. Fin juin 2026, elle atteint 3 595,5 milliards d'euros, soit 119 % du PIB [1]. C'est le plus haut niveau jamais mesuré par l'Insee.
Le dernier budget de l'État voté en excédent remonte à 1974. Depuis cinquante ans, la France emprunte donc chaque année pour combler son déficit. Et lorsqu'un emprunt arrive à échéance, elle le rembourse… en empruntant de nouveau. Le capital n'est jamais vraiment soldé : la dette est renouvelée en permanence.
Comment la France emprunte
L'État emprunte surtout en émettant des OAT (obligations assimilables du Trésor) : des titres de 2 à 50 ans. Celui qui achète une OAT prête de l'argent à l'État, qui lui verse des intérêts puis le rembourse à l'échéance.
Ces titres sont vendus aux enchères par l'Agence France Trésor (AFT), en principe deux jeudis par mois : les titres à long terme le premier jeudi, ceux à moyen terme le troisième [4]. Les acheteurs sont d'abord un club d'une quinzaine de banques, les spécialistes en valeurs du Trésor, qui les revendent ensuite à des investisseurs du monde entier.
Exemple : le 3 septembre 2026, pour une OAT à 10 ans, les investisseurs ont demandé 15,7 milliards d'euros de titres ; l'État n'en a vendu que 6,9 milliards [3]. La demande reste donc largement supérieure à l'offre. Mais elle coûte de plus en plus cher : sur cette même échéance, le taux payé est passé de 3,90 % à la vente précédente à 4,23 % [3].
À qui la France doit-elle cet argent ?
Qui détient la dette négociable de l'État ?
En % de l'encours, premier trimestre 2026
Source : Agence France Trésor (bulletin mensuel d'août 2026), JeChange
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| detenteur | Part détenue |
|---|---|
| Non-résidents | 57,5 % |
| Banque de France / Eurosystème | 20,6 % |
| Banques françaises | 10,5 % |
| Assureurs français | 9,6 % |
| Fonds français (OPCVM) | 1,8 % |
Plus de la moitié de la dette de l'État est détenue par des non-résidents : 57,5 % au premier trimestre 2026, contre 56 % fin 2025 [5][6]. Attention au contresens : il s'agit surtout de fonds, banques et assureurs européens, américains ou asiatiques, et non d'États étrangers.
Un détenteur pas comme les autres : la Banque de France
Environ 20 % de la dette est détenue par la Banque de France, pour le compte de l'Eurosystème (la BCE et les banques centrales nationales de la zone euro). Elle ne travaille pas pour l'État : l'Eurosystème fixe la politique monétaire indépendamment des gouvernements.
Les traités européens interdisent d'ailleurs à une banque centrale de prêter directement à un État (article 123) [7]. Elle ne peut acheter des OAT que sur le marché secondaire, c'est-à-dire auprès d'autres investisseurs, comme n'importe qui.
Détenir une partie de sa propre dette via sa banque centrale n'a rien d'anormal. C'est même plutôt rassurant : contrairement aux non-résidents, cette part-là ne sera pas vendue dans la panique au premier signe d'inquiétude.
À mon sens, il est d'autant plus surprenant de voir le banquier d'affaires Matthieu Pigasse défendre cette position que son métier consiste justement à anticiper la réaction des marchés.
Pourquoi on en parle maintenant
Le niveau de la dette n'est pas nouveau : la France dépasse la limite européenne de 60 % du PIB depuis 1993, et en est aujourd'hui à près du double. Ce qui inquiète, c'est la vitesse à laquelle elle grimpe, combinée à l'incertitude politique.
En un an, la note de la France a été abaissée trois fois : par Fitch en septembre 2025, par S&P en octobre 2025, puis par Scope en septembre 2026, à chaque fois de AA- à A+ [8][9][10]. Seule Moody's maintient encore un « double A », avec la note Aa3. En cause : l'absence de budget stable, dans un Parlement sans majorité.
La cause structurelle : notre modèle social
Si le déficit dure depuis cinquante ans, ce n'est pas seulement à cause des crises. La France consacre environ 31 % de son PIB aux dépenses sociales (retraites, santé, famille), le niveau le plus élevé de l'OCDE [11].
Les retraites pèsent à elles seules environ 14 % du PIB selon l'OCDE (13 à 14 % selon le périmètre retenu). Or elles fonctionnent par répartition : les cotisations des actifs d'aujourd'hui paient les pensions des retraités d'aujourd'hui, sans réserve équivalente.
Sur 1 000 € de dépenses publiques
En euros
Source : Ministère de l'Économie, Insee
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| poste | Montant |
|---|---|
| Protection sociale | 567 € |
| Fonctionnement, économie | 147 € |
| Éducation, recherche | 120 € |
| Autres | 73 € |
| Défense, sécurité | 58 € |
| Intérêts de la dette | 35 € |
Le cœur du problème : de moins en moins de cotisants
En 1960, environ 4 actifs cotisaient pour financer un retraité. Ils ne sont plus qu'environ 1,7 aujourd'hui (1,8 selon certaines estimations), et les projections du Conseil d'orientation des retraites prévoient une poursuite de la baisse à long terme [12].
Nombre de cotisants pour un retraité
Ordres de grandeur
Source : Conseil d'orientation des retraites
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| annee | Cotisants pour 1 retraité |
|---|---|
| 1960 | 4,0 |
| 1980 | 2,1 |
| 2004 | 2,0 |
| 2025 | 1,7 |
Les causes : le vieillissement de la population (l'arrivée à la retraite des baby-boomers), un chômage plus élevé qu'en 1960 et une natalité en baisse. Mécaniquement, un système pensé avec 4 cotisants par retraité tient plus difficilement avec moins de 2.
50 ans de hausse, et un décrochage en 2020
Dette publique de la France
En % du PIB
- Limite européenne : 60 %
Source : Insee, Fondation iFRAP
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| periode | Dette publique |
|---|---|
| 1980 | 20,7 % |
| 2000 | 58,0 % |
| 2020 | 114,9 % |
| 2025 | 115,6 % |
| Mi-2026 | 119,0 % |
Le vrai décrochage date du Covid : contrairement aux crises précédentes, la dette n'est jamais redescendue depuis 2020. Elle a même continué de grimper en pleine reprise économique [1][14].
Et sous Emmanuel Macron ?
Depuis mai 2017, la dette est passée d'environ 2 218 à 3 595 milliards d'euros : 38 % de la dette actuelle a été accumulée en deux mandats.
Une partie de cette hausse vient de chocs subis : le Covid (un déficit record de 9 % du PIB en 2020), la guerre en Ukraine et le bouclier tarifaire sur l'énergie (2022), puis l'instabilité politique depuis 2024, qui empêche de voter un budget de redressement. Le reste vient de choix politiques faits avant ces crises : baisses d'impôts non compensées (suppression de l'ISF, flat tax) et mesures de réponse aux « gilets jaunes » en 2018-2019. Contrairement à l'Allemagne, la France n'a pas profité des années de taux bas pour réduire durablement son déficit.
Le premier semestre 2026 en chiffres
- +59,6 milliards d'euros de dette en un seul trimestre : de 117,5 % du PIB fin mars à 119 % fin juin [1][2].
- Un déficit public de 5,1 % du PIB en 2025.
- Un programme d'emprunt record de 310 milliards d'euros prévu par l'AFT pour 2026 [17].
- Au total, environ 52 200 € de dette par habitant.
On n'est pas les plus endettés
Dette publique dans le monde
En % du PIB, 2026, ordres de grandeur
Source : FMI (avril 2026), Trading Economics, Insee. Le chiffre du Japon varie de 230 à 250 % selon les sources.
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| pays | Dette publique |
|---|---|
| Japon | 230 % |
| Italie | 137 % |
| États-Unis | 124 % |
| France | 119 % |
| Royaume-Uni | 101 % |
| Allemagne | 63 % |
Le Japon vit depuis des décennies avec une dette deux fois plus élevée que la nôtre, car elle est détenue à plus de 90 % par des acteurs japonais [15]. Un ratio élevé n'est donc pas, à lui seul, synonyme de crise : ce qui compte, c'est la combinaison du niveau, de la trajectoire et de qui détient la dette.
Le vrai risque : la charge des intérêts
Après quinze ans de taux quasi nuls, la dette qui arrive à échéance doit désormais être refinancée à des taux bien plus élevés. Résultat : la charge de la dette, c'est-à-dire les intérêts payés chaque année, pourrait dépasser 100 milliards d'euros en 2029 si la trajectoire actuelle se poursuit, selon la Cour des comptes [16].
Ce que j'en retiens
Un modèle social qu'on paie à crédit depuis cinquante ans, et qu'on refinance de plus en plus cher.
Pourquoi cet article ? Parce qu'on entend des chiffres énormes partout sans jamais comprendre ce qu'ils veulent dire concrètement, ni à qui va cet argent, ni comment on l'emprunte.
On n'est pas les plus endettés du monde : le Japon ou l'Italie font pire. Pourtant, tout le monde en parle en ce moment. Pas parce que le chiffre est nouveau, mais parce que notre modèle ne s'équilibre plus depuis la fin des Trente Glorieuses (1974), et qu'aucun gouvernement n'a réussi à le réformer en profondeur depuis.
Ma génération a parfois l'impression d'hériter de toutes les additions laissées par les précédentes : la pollution, cette dette, et une méritocratie qui semble de moins en moins réelle. Il est difficile de trouver un travail, et encore plus d'avoir un salaire à la hauteur de ses études.
Et vous, quelle serait selon vous la solution pour faire face à cette situation ?
Je ne suis pas économiste : si un chiffre vous semble faux, dites-le-moi, je corrigerai.
Sources
- [1]Insee — Dette trimestrielle de Maastricht des administrations publiques, T2 2026 (29/09/2026)
- [2]Insee — Dette trimestrielle de Maastricht des administrations publiques, T1 2026
- [3]Reuters, via Boursorama — Détails de l'adjudication d'OAT du 3 septembre 2026
- [4]eco3min — Calendrier des adjudications de l'Agence France Trésor
- [5]Agence France Trésor — Bulletin mensuel d'août 2026 (détenteurs de la dette, T1 2026)
- [6]JeChange — Qui détient la dette de l'État ?
- [7]Traité sur le fonctionnement de l'Union européenne, article 123
- [8]La Libre — Fitch dégrade la note de la France (12/09/2025)
- [9]Europe 1 — Standard & Poor's abaisse la note de la France à A+ (17/10/2025)
- [10]DetteDeLaFrance.fr — Scope Ratings dégrade la France de AA- à A+ (18/09/2026)
- [11]OCDE — Base de données des dépenses sociales (SOCX)
- [12]Conseil d'orientation des retraites — Rapport annuel 2026, synthèse
- [13]Ministère de l'Économie, Insee — Ce que financent 1 000 € de dépenses publiques
- [14]Fondation iFRAP — Les chiffres de la dette publique depuis 1978
- [15]FMI — Moniteur des finances publiques (avril 2026) ; Trading Economics
- [16]DetteDeLaFrance.fr — Intérêts de la dette : l'alerte de la Cour des comptes
- [17]Agence France Trésor — Programme de financement de l'État pour 2026
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